Société - Christophe

Tous dépendants au sucre ?

 

Les effets du sucre ressemblent à ceux des drogues dures : chez l’homme, sa consommation déclenche les circuits cérébraux du plaisir, et chez le rat,

son pouvoir attractif est plus fort que celui de la cocaïne.

En 2007, à notre grande surprise, nous avons démontré dans notre laboratoire CNRS de l’université Victor-Segalen à Bordeaux que le sucre raffiné avait sur des rats un pouvoir attractif plus fort que la cocaïne. 

Peut-on, pour autant, considérer qu’il existe chez l’homme une dépendance au sucre identique à l’addiction à une drogue ?

Outre la ressemblance entre le sucre glace et la poudre de cocaïne, peut-on pousser la comparaison plus loin ?

Une recherche sur Internet permet de découvrir rapidement des milliers de documents portant sur le thème de l’addiction au sucre, allant des simples blogs aux vidéos amateurs sur You Tube, en passant par des livres entièrement consa- crés au problème. Ces documents sont pour la plupart des témoignages de per- sonnes en « rémission » qui souhaitent mettre en garde les autres contre le sucre. À considérer seulement lesdits témoignages, l’addiction au sucre serait non seulement réelle mais serait aussi l’une des plus dangereuses. Elle toucherait des millions de personnes dans le monde et provoquerait de nombreuses pathologies telles que l’obésité, le diabète et certaines formes de cancer, pour ne citer que les exemples les plus morbides.

Est-ce de l’information ou de l’intox ? D’un certain point de vue, l’addiction

au sucre pourrait n’être qu’un exemple de plus de la tendance actuelle à tout médicaliser, jusqu’à nos plaisirs les plus simples, ceux qu’on n’hésite pas à parta- ger avec nos enfants. La société semble en effet être devenue dépendante de la notion d’addiction, comme le suggère la prolifération des addictions comporte- mentales au cours des vingt dernières années. Il y en aurait une pour presque chaque activité gratifiante : sexe, sport, travail, Internet, jeu, achat...

À trop étendre la notion d’addiction, ne risque-t-on pas de la rendre caduque ?

Produit élitiste. D’un autre côté, toutefois, cette notion semble bien recouvrir une réalité. Bien que le sucre raffiné ne soit pas nécessaire au plan nutritif, son accessibilité et sa consommation n’ont pas cessé d’augmenter au cours des trois derniers siècles. Par exemple, en France, la consommation par personne est pas- sée de moins de 2 kilogrammes par an au début du XIXe siècle à plus de 35 kilogrammes par an à l’aube du XXIe siècle.

Il fut un temps, pas si lointain, où il était réservé seulement à une élite puissante et riche. Aujourd’hui, l’édulcoration du monde est presque totale. Il est difficile d’y échapper. Le sucre est présent dans d’innombrables produits alimentaires, en grande partie sous forme ajoutée.

Cette ubiquité ne répondrait-elle pas à la demande globale d’une population qui serait devenue dépendante au sucre à son insu, et ce depuis la plus tendre enfance ?

Cette question est d’autant plus légitime que nous sommes au beau milieu d’une épidémie d’obésité et de diabète. Quelles réponses la science peut-elle apporter à ces questions ? En fait, contrairement à la société, la science ne s’intéresse systématiquement au problème que depuis le début des années 2000. Malgré tout, plusieurs résultats commencent à émerger.

Tout d’abord, il est clair aujourd’hui que le sucre est consommé essentiellement pour son goût sucré, qui est évidemment une grande source de plaisir et de satisfaction. Le goût sucré est l’une des rares modalités sensorielles à générer du plaisir dès la naissance, d’une manière qui s’apparente à un réflexe.

Chez le nourrisson, ce plaisir est même associé à un état analgésique puissant qui est utilisé en médecine néonatale dans des actes chirurgicaux courants : on donne par exemple de l’eau glucosée à 30% aux nourrissons par voie orale avant de réaliser des ponctions lombaires.

Sans entrer dans les détails, le goût sucré dépend de cellules réceptrices spécialisées localisées dans les papilles gustatives buccales. Chez l’animal de laboratoire (souris, mouches), il est possible par des manipulations génétiques ciblées de rendre attractive une stimulation chimique ou physique tout simplement en rendant les cellules du « goût sucré » sensibles à cette stimulation. Tout se passe comme s’il existait un précâblage neuronal génétiquement programmé entre les cellules du goût sucré et le circuit cérébral de la récompense et de la motivation.

Plaisir. De fait, outre le cortex gustatif primaire, le goût sucré active en parallèle les différentes composan-tes de la neurocircuiterie de la récompense et de la motivation. 

En effet, chez l’homme comme chez la plupart des mammifères, le goût sucré active les neurones dopaminergiques du pas que du sucre, des souris étaient capa- bles d’endurer des décharges électriques pour en obtenir plus. Cela suggère le développement d’une consommation compulsive. Dans la même étude, les auteurs ont montré que la consomma- tion compulsive de chocolat dépendait probablement d’une hyperactivité de la noradrénaline dans le cortex préfrontal. De manière intéressante, des effets similaires ont été observés après une exposition chronique à un régime riche en graisse suggérant que le goût sucré ne doit pas être seul mis en cause 

Le goût sucré peut donc conduire à un état qui rappelle à certains égards l’addiction aux drogues. Et l’attraction pour le sucre ? Serait-elle aussi forte que celle exercée par les drogues dures ? C’est pour le savoir que nous avons cherché à comparer dans notre laboratoire le potentiel addictif du goût sucré à celui de la cocaïne chez le rat. Pendant plusieurs jours, des animaux ont eu le choix entre une boisson sucrée et une dose intraveineuse de cocaïne.

 À notre grand étonnement, la quasi-totalité des rats (environ 90 %) ont développé rapi- dement une préférence presque exclu- sive pour le goût sucré et ce quelle que soit la dose de cocaïne disponible. La préférence pour le goût sucré est apparue même chez des animaux déjà sensibilisés au préalable aux effets de la cocaïne après une exposition chronique à cette drogue. Nous avons reproduit les mêmes phénomènes avec l’héroïne, qui, comme la cocaïne, a un potentiel addictif élevé et une dangerosité importante.

Addiction potentielle. En résumé, les recherches menées récemment chez l’animal indiquent que le potentiel addictif du goût sucré serait bien réel, voire plus important que celui des drogues. Tout le problème consiste à déterminer jusqu’à quel point on peut extrapoler cette réalité à l’homme. Selon moi, il est trop tôt pour se prononcer catégoriquement. Hormis les nombreux témoignages que j’ai mentionnés, la littérature médicale contient encore trop peu de cas avérés d’addiction au sucre.

Mais cette insuffisance de preuve n’est en aucun cas une preuve de l’ab- sence du phénomène. Elle reflète plutôt le faible intérêt porté jusque-là au pro- blème. Désintérêt qui est sans doute en grande partie lié à l’ubiquité du sucre et à son apparente innocuité. Reste à espé- rer que les recherches récentes menées chez l’animal suscitent cet intérêt et aboutissent à une meilleure appréhen- sion de la réalité de l’addiction au sucre chez l’homme. Rappelons-nous l’his- toire de la lente prise de conscience de la réalité de l’addiction au tabac. En atten- dant, on ne peut que conseiller aux personnes qui se sentent dépendantes au sucre et qui tentent en vain de s’abstenir de se manifester, sur Internet ou ailleurs, pour faire valoir leur réalité. 

 

La Recherche 07/08 2010

Par Serge ahmed,

directeur de recherche au CNRS dans le laboratoire mouvement– adaptation–cognition de l’université Victor-Segalen-Bordeaux-II.